Supprimer une phrase d'un article de Wikipédia ne la fait pas vraiment disparaître : elle reste dans l'historique de la page, visible par quiconque clique sur « Historique » et ouvre une ancienne version. C'est voulu — presque rien ne s'efface totalement, seul le texte affiché aujourd'hui change. Un outil, beaucoup plus restreint, va plus loin que n'importe quelle suppression ordinaire, et il existe pour un nombre de raisons bien plus réduit que ce qu'imaginent la plupart de ceux qui le demandent.
Wikipédia distingue deux niveaux pour masquer une version. Un administrateur peut appliquer un masquage de révision, qui retire une modification précise de la vue publique tout en la laissant visible à tous les autres administrateurs — utile pour une insulte isolée ou un texte copié en violation du droit d'auteur, à faire disparaître vite. La suppression va plus loin : elle efface une version pour tout le monde, à l'exception d'un petit groupe élu séparément, les « oversighters », placés sous la supervision du Comité d'arbitrage, et elle est réservée aux cas où la visibilité, même restreinte, du masquage de révision ne protégerait pas suffisamment.
La règle qui l'encadre, Wikipedia:Oversight, énumère des catégories précises, pas un critère général de préjudice : des données personnelles non publiques — une adresse, un numéro de téléphone, le vrai nom derrière un pseudonyme ; un contenu mettant en danger un mineur ; et certaines affirmations graves et non sourcées sur une personne vivante, susceptibles de causer un tort sérieux même en restant visibles brièvement. Une guerre d'édition sur la page d'une élue régionale a laissé un jour, parmi les versions, le nom de l'établissement scolaire de sa fille adolescente — un détail que la fille elle-même n'avait jamais rendu public, dans un conflit qui ne la concernait pas. Cette version a été supprimée moins de deux heures après son signalement.
La façon même de la signaler fait partie du dispositif. Personne ne rédige une demande de suppression sur la page de discussion de l'article, car décrire ce qu'il faut cacher publierait précisément ce que la demande vise à empêcher. Elle passe plutôt par une liste de diffusion privée, surveillée à tour de rôle par l'équipe des oversighters vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; un cas clair de sécurité personnelle est en général traité en quelques heures, bien avant qu'un simple désaccord éditorial n'attire un second avis.
La suppression doit être utilisée pour retirer... un contenu qui doit rester caché même aux administrateurs : par exemple des données personnelles non publiques, des questions de protection de l'enfance, et certaines affirmations graves et non sourcées sur des personnes vivantes.
Ce que la règle ne mentionne à aucun moment, c'est quoi que ce soit qui ressemble à une mauvaise séquence médiatique. L'article de cette même élue comportait aussi trois paragraphes sur une enquête pour irrégularités dans des marchés publics, close par un blâme formel, chaque phrase rattachée à un journal cité nommément. Une demande de suppression visant ce passage a été classée le jour même, hors champ : le contenu était exact, sourcé de façon indépendante, et déjà public avant même que Wikipédia n'en parle.
L'écart entre ces deux demandes résume la règle tout entière. La suppression protège des personnes qui n'ont jamais choisi cette exposition, contre des informations qui n'auraient jamais dû atteindre une page. Elle n'a pas été conçue pour arbitrer si une couverture médiatique ancienne était équitable, et un blâme ayant déjà résisté aux normes éditoriales d'un journal des années plus tôt n'avait aucune chance d'échouer un test plus étroit et plus rapide, pensé pour un préjudice d'une toute autre nature.