Deux faits sourcés, placés côte à côte, peuvent se muer en une affirmation qu'aucune des deux sources ne formule — et c'est précisément pour cette faille que Wikipédia a une règle. Les contributeurs l'appellent la synthèse, et l'enfreindre est l'une des façons les plus discrètes dont un article, en apparence bien sourcé, se retrouve signalé, réécrit ou entraîné vers une procédure de suppression.
La règle sur les travaux inédits (WP:NOR) couvre le cas le plus évident : inventer un fait sans aucune source. Sa clause la plus subtile, connue sous le nom de WP:SYNTH, couvre quelque chose sur lequel les praticiens trébuchent bien plus souvent : combiner des éléments vérifiables issus de sources distinctes pour suggérer une conclusion qu'aucune d'elles n'énonce. Chaque fait pris isolément peut être exact. Chaque source peut être fiable. Le problème se loge dans la jointure entre les deux, là où l'argument du rédacteur comble un vide que les sources avaient laissé ouvert.
Un article associait un jour deux faits parfaitement exacts : un rapport sectoriel signalant une croissance de quarante pour cent sur trois ans, et un communiqué de presse indiquant un chiffre d'affaires qui avait presque doublé sur la même période. Placés dans des phrases consécutives sous une même section, « Position sur le marché », ce rapprochement suggérait une conclusion que le texte n'énonçait jamais explicitement : que l'entreprise avait capté une part disproportionnée de cette croissance. Aucune source ne le disait. Un contributeur a retiré la section en une semaine en citant WP:SYNTH — non pas parce que l'une des deux phrases était fausse, mais parce que leur proximité fabriquait une conclusion que personne n'avait écrite.
Ne combinez pas des éléments provenant de plusieurs sources pour aboutir à une conclusion, ou la suggérer, qu'aucune des sources n'énonce explicitement.
Le contexte garde sa place dans un article. Une biographie peut mentionner l'année de diplôme d'une personne et, dans une phrase distincte, l'année de création d'une entreprise, sans pour autant suggérer que l'une a causé l'autre. Ce que la règle interdit, c'est le pont entre les deux : une phrase, un intertitre, ou même un simple saut de paragraphe construit pour que le lecteur trace de lui-même un lien que les sources n'ont jamais tracé.
Pour qui rédige ou relit un article, l'exactitude d'un fait pris isolément ne tranche pas la question. Ce qui compte, c'est de savoir si un lecteur vérifiant chaque note trouverait cette conclusion précise formulée quelque part parmi les sources. Une conclusion qui n'existe que dans l'agencement des phrases n'a pas sa place dans l'article, aussi défendable soit-elle en dehors de lui.
La règle joue dans les deux sens, et on l'oublie facilement quand la conclusion implicite flatte le client. Une affirmation construite pour dire qu'un fondateur a « ouvert la voie » dans un secteur, bâtie à partir de deux faits isolés sur les premiers pas de l'entreprise, échoue au même test qu'une affirmation construite pour dire qu'une entreprise « traverse des difficultés », bâtie à partir de deux incidents isolés. Wikipédia demande seulement si les mots de l'article existaient déjà, sous cette forme, ailleurs. S'ils n'existaient pas, relier les points n'a jamais été un geste neutre : c'était écrire, sans signature.